12 janvier 2010. Yama Laurent, étudiante en médecine, est dans le stationnement de l’Université de Santiago, en République dominicaine : elle attend le bus pour retourner chez elle, à Léogâne, à moins d’une heure de route du côté haïtien. Soudain, elle sent la terre trembler avec force. En chemin, les étudiants doivent descendre du bus. La route est bloquée par les décombres.

Elle arrive à Léogâne à pied. La ville se trouve à l’épicentre du tremblement de terre. La maison de son père s’est complètement écroulée. Elle repère tout de suite le corps d’une de ses petites soeurs, qui gît dans les décombres. Mais son autre soeur, elle, reste invisible.

« Je n’ai pas vu la plus grande de mes soeurs. J’ai juste vu la plus petite. Je me suis mise à chercher la plus grande. Je l’ai cherchée pendant 13 jours. J’avais le pressentiment qu’elle n’était pas morte. Je cherchais, je cherchais. Chaque matin, je me levais et je cherchais. Un jour, je l’ai trouvée. Elle était déjà décomposée. Ce qui veut dire qu’elle était morte depuis le premier jour », raconte-t-elle.

Au lendemain de ce grand moment d’euphorie où elle a remporté La voix devant plus de 2 millions de téléspectateurs, Yama, dans une entrevue à La Presse, replonge dans ses souvenirs du goudougoudou – tremblement de terre, en créole.

Le 12 janvier 2010, le séisme a volé à Yama Laurent deux petites filles très chères à son coeur. Elle s’occupait des deux fillettes pratiquement depuis leur naissance, dans une famille qui compte pas moins de 17 enfants, où les filles plus âgées devenaient les mères des plus jeunes.

Mais ce jour-là, le goudougoudou lui a aussi fait un cadeau. Sa mère, qui vivait à Montrouis, dans le nord du pays, s’est mise à sa recherche en entendant les reportages apocalyptiques à la radio. Elle n’avait pas vu sa fille depuis neuf ans.

« C’est elle qui m’a retrouvée. Sa ville a été épargnée par le tremblement de terre. Elle a écouté la radio, a entendu que c’était vraiment une catastrophe dans le sud du pays. Elle est venue à Léogâne me chercher avec son mari. Elle savait que j’étais là avec mon père », poursuit Yama.

Et vivre dans la maison paternelle, on comprend bien que ça n’était pas précisément le paradis. « Si j’ai vécu dans la maison de mon père, je peux vivre n’importe quoi », disait-elle sobrement dans sa vidéo de présentation de La voix. « C’était l’enfer sur terre? », demandait l’animateur, Charles Lafortune. « Oui », répondait Yama, les yeux baissés.

La ronde des concours

Six ans après le séisme, sa vie s’est transformée. Sa mère, avec qui elle vit désormais, a gratté les fonds de tiroirs pour l’envoyer étudier la médecine. Après avoir fait quelques prestations de chant à l’université, Yama s’inscrit au World Championship of Performing Arts, à Los Angeles. Elle est choisie pour représenter son pays. Elle y fait si bonne figure que le gouvernement lui accorde un visa pour le Canada, afin de participer à d’autres concours.

Mais Yama est complètement seule en territoire québécois. Elle doit gagner sa vie. Elle travaille dans des résidences pour personnes âgées ou pour déficients intellectuels, une clientèle qu’elle a particulièrement appréciée. « Ce sont des jeunes anges. Le mal, ils ne connaissent pas ça », dit-elle. Son dernier boulot? Une entreprise de recyclage. Ses ex-collègues savaient-ils qu’ils travaillaient avec une (presque) médecin ? Elle éclate de rire.

Garou, son idole

Et puis, elle auditionne pour La voix. Au début du processus, elle ignore que Garou – son idole – sera l’un des juges. « Quand ils ont annoncé les coaches de La voix, je me suis dit: “C’est impossible. Il est en France, Garou!” Je pensais qu’il était Français! » Il faut savoir que l’album Seul du chanteur québécois a accompagné des moments très sombres de sa vie de petite fille. Elle se revoit, sous son lit, qui réécoute ses cassettes enregistrées à la radio haïtienne. « C’est comme si chaque titre sur cet album m’était consacré. »

Lors de l’audition, dans une robe lilas, elle interprète Forever Young, de Bob Dylan. « Dans un autre concours, j’ai vu une autre fille chanter cette chanson. Elle avait vraiment réussi à toucher les gens. Ça lui a porté chance. Je me suis dit que ça pourrait faire la même chose pour moi. »

Ce jour-là, elle chante pour une seule personne : Garou. « Je voulais qu’il se retourne. Qu’il m’entende! » L’effet de sa voix puissante, qui emporte tout sur son passage, est immédiat. Garou se lève de son fauteuil rouge dès les premières notes. Tous les juges se retournent pour elle. Les commentaires sont dithyrambiques.

« Elle a provoqué quelque chose de fou. Comme à chaque fois qu’elle a chanté. Dans la diffusion de l’émission, elle est passée première, mais dans les faits, elle est débarquée entre deux candidats. Disons que ça frappait! »

Quand est venu le temps d’écrire une chanson pour cette voix si puissante, Garou a pris une grande respiration. « Je me sentais comme le petit gars, fan de Yama, qui lui proposait une chanson! Les rôles étaient comme inversés. » Mais pourquoi cette voix a-t-elle touché le coeur d’autant de gens? « Encore cette semaine, elle répétait, et ça tordait le micro. La puissance de sa voix, et la largeur des harmoniques… Le micro avait trop d’affaires à gérer en même temps ! C’est fascinant », dit Garou.

Jamais la jeune femme, qui parle d’elle-même et de son parcours avec une profonde humilité, ne s’était imaginé gagner ce concours. « Oui, au fil des ans, plusieurs personnes m’ont dit que je chantais bien. Mais il y a tellement de personnes capables de faire la même chose. Qu’est-ce que j’apporterais, moi ? »

Beaucoup de choses, Yama. Beaucoup de choses.

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